DE L'IDENTITÉ AMÉRINDIENNE
DANS
BRODERIES SUR MOCASSINS
DE CHARLES COOCOO
Amilcare Cassanello
Introduction
La notion d'identité s'est immédiatement
imposée à moi comme le vecteur principal de mon
rapport au livre de Charles Coocoo: Broderies sur mocassins. En effet, les textes qui composent le recueil avaient,
pour le lecteur français que je suis, une résonnance
surprenante qui m'incitait à rechercher la silhouette mouvante
de celui qui prenait vie, derrière et à travers,
les poèmes et les courts récits que je lisais. Les
quelques réflexions qui constituent mon travail découlent
donc du désir de savoir qui est-ce qui parle?
Cette tentative (on pourrait dire cette tentation) de reconstitution
d'un sujet dans les textes n'a pas ici pour but d'établir
l'état civil d'un individu réel, ni celui de poser
des définitions universelles destinées à
servir les travaux de l'ethnologue ou du sociologue professionnels.
Le mot identité est ici compris comme l'image de la conscience
qui vient à l'existence à travers les processus
d'écriture et de lecture. Une identité, donc, qui
doit beaucoup aux phénomènes littéraires.
Cette article essaiera de mettre en relief certains traits
caractéristiques qui m'apparaissent comme représentatifs
de l'identité qui s'exprime dans le texte. Pour cela je
décrirai trois champs thématiques dont la présence
domine et influence le recueil: il s'agit de la spiritualité,
de la nature et du rapport à la langue.
Broderies sur mocassins
se présente sous la forme d'un recueil de poèmes
et de courts récits, organisé en six parties, appelées
broderies, représentant six étapes d'une évolution
qui va de la création à la sagesse en passant par
la naissance, l'enfance, la maturité et la tradition. On
pourrait donc s'attendre à suivre le développement
d'un être à travers les phases décisives de
sa vie. D'une certaine façon, cette dimension existe dans
le recueil; mais, à mon avis, ce qui est vraiment remarquable,
c'est la présence de champs thèmatiques qui transcendent
chaque texte et saturent l'espace du livre, avec une telle densité
que l'effet attendu d'évolution s'en trouve éclipsé.
En effet, du début à la fin, le thème du
sacré envahit les paroles, les pensées et les gestes
du narrateur et des personnages, comme une préoccupation
constante qui abolit le temps. De même, la nature, par le
cycle de ses saisons, par ses animaux et ses végétaux,
est une présence de tous les instants qui accapare la totalité
de l'espace entre création et sagesse. Il n'y a plus évolution
mais circulation;c'est à dire déplacement en cercle,
comme si on tournait en rond dans un temps cyclique. Où
l'on se positionne sur la ligne du cercle n'a désormais
plus d'importance, puisque chaque point représente la même
position que tous les autres. Tout semble égal à
tout.
Le spirituel
Mais pour comprendre cela, il faut peut-être savoir
danser? Car, à en croire le poème Cris des nouveaux-nés:
«L'homme qui n'a pas de danse, n'a pas conscience de ce
cercle de commandement perpétuel de l'infini vers le tout»
(p. 24). Charles Coocoo possède sans nul doute une ou plusieurs
danses. Ainsi, le recueil est-il tout entier emprunt de spiritualité.
Chacun de ses poèmes, chacun de ses récits exprime,
d'une façon ou d'une autre, la communication avec l'esprit
du monde, des êtres et des choses.
Le poème Danse de l'Univers n'est, à cet égard, qu'un exemple parmi tous les autres.
Il exprime la satisfaction que ressent celui dont « &
la vie palpite au rythme du Grand Esprit» (p. 16). L'élévation
vers des pensées métaphysiques est, en partie, la
cause de cette satisfaction. On se tourne vers le pouvoir qui
meut l'Univers: le Grand Esprit. Un esprit divin, une énergie
suprême qui insuffle à la vie son rythme et veille
à ce que toute chose garde la bonne cadence. C'est une
certitude réconfortante qui met «Mon cSur en gigue
devant cette perpétuelle danse de l'Univers» (id.).
Quelque soit le prétexte d'un poème ou d'un
récit: une nouvelle naissance, une journée de chasse,
une anecdote de la tradition ancienne ou du quotidien moderne,
il y a toujours en surimpression, la voix d'un narrateur conscient
et heureux de participer à l'harmonie du monde, comme dans
ces vers du poème Éléments où l'on assiste à l'éveil
des êtres au moment du dégel «Je respire très
fort cette joie, sachant que je fais partie de tout ce qu'est
la création» (p. 34).
Ici, c'est le mot création qui est synonyme de l'Univers.
Ailleurs, celui-ci est remplacé par le mot Cosmos, comme
dans le poème Murmures cosmiques,
où la femme enceinte écoute «le sublime murmure
cosmique & [qui] l'aide à s'intégrer dans l'exactitude
des lois de l'univers de la conception» (p. 22). L'infini,
le Tout, le Créateur, ainsi que le mot amérindien
Kitce Manito servent aussi à exprimer l'existence d'un ordre
divin qui rythme la vie des humains et dans lequel ceux-ci doivent
s'intégrer.
Pour accompagner une telle vision sacralisée du
monde, la prière semble être un viatique indispensable.
Car il ne suffit pas d'avoir l'intuition, ni même la conviction
du divin, il faut aussi communier avec lui. De fait, plusieurs
textes de Broderies sur mocassins sont des récits de rituels qui établissent
une communication entre les différents éléments
de la Création.
Le poème Cérémonie de purification par exemple raconte comment le rituel de
la sudation prépare l'homme à se mettre à
l'écoute du Grand Esprit et le prépare aussi, «pour
que & [son] cheminement vers le Grand Esprit soit pur».
Dans le poème La révérence de l'automne, c'est plutôt « &le moment pour la Mère
Aski de se présenter pour la cérémonie rituelle
de la chasse d'automne» (p. 44). La Mère Aski c'est la Terre Mère, la Nature, qui
établit en se présentant un dialogue avec les hommes.
À cette occasion, le grand père, que sa sagesse
et son éloquence mettent «en relation avec le Créateur»,
officiera afin d'initier les jeunes chasseurs «dans le respect
de tout ce qui les entoure» (id.). Ainsi, «Chez les
Atikamekw, la croyance allait continuer à développer
cette conception de percevoir la nature» (id.).
D'autres cérémonies sont destinées
à placer les nouveaux-nés sous la protection bienveillante
du Grand Esprit et des différentes puissances qui peuplent
l'Univers. Dans le poème Trousseau on voit combien d'importance est accordée
aux rites de préparation de la venue au monde des enfants.
C'est ainsi que les objets faisant partie du trousseau du futur
bébé revêtent un caractère sacré.
En effet, ils sont sensés capter et transmettre à
l'enfant les pouvoirs et les énergies positives qui parsèment
le monde. Seules certaines personnes privilégiées
sont autorisées à voir ou à toucher ce trousseau.
Les sages femmes jouent ici le rôle de guide spirituel.
C'est elles qu'il faut consulter au sujet des symboles et des
rites appropriés qui doteront le bébé d'un
lien bénéfique avec les puissances immatérielles.
On s'aperçoit que nous sommes passés insensiblement
du rite à l'objet rituel. C'est que dans son dialogue avec
le divin, certains objets agissent comme des véhicules
privilégiés des désirs ou des paroles de
l'homme. Je cite Charles Coocoo «Aujourd'hui les Amérindiens
considèrent le tikinakan comme un objet sacré et l'utilisent
avec respect» (p. 27).
Le tikinakan
nous est présenté dans un récit dont le titre
est tout simplement Le porte-bébé.
Il est, comme le trousseau, lui aussi, destiné à
intégrer d'une façon harmonieuse le petit enfant
dans l'ordre de la Création. Cet objet est dessiné
à l'image du Grand Esprit dont les bras embrassent le monde,
il est le produit de la dextérité de l'homme qui
le fabrique et est construit avec le don amical du bouleau qui
donne son bois. On voit donc bien, comment le porte-bébé
symbolise les liens qui doivent unir les différents éléments
de la Création. C'est cette inter-relation qui donne à
l'objet son caractère sacré.
Il en va de même pour le calumet. Dans le poème
Medecine man, l'auteur dit «J'offre le calumet sacré
vers l'Est, pour la bénédiction de mon peuple»
(p. 41). Si cet objet est sacré, c'est qu'il relie les
hommes aux mondes du divin. C'est le calumet, le tabac, la fumée
qui vont se charger du message adressé au Grand Esprit;
ce sont eux qui vont aller chercher la bénédiction
appelée sur le peuple.
Il faut aussi parler d'un objet qui surpasse tous les autres
par son caractère sacré: le tambour. Celui que le
narrateur appelle «cher» tambour. C'est lui qui apparaît
tout au long du recueil pour guider ceux qui ont perdu la trace
de leurs racines ancestrales, ceux qui ne savent plus où
sont les valeurs traditionnelles. C'est le tambour aussi qui «donne
la note pour chanter la chanson du courage»; lui qui soutient
et stimule ceux qui sont confrontés à des difficultés.
C'est lui, encore, qui conseille les sages qui désirent
connaître les lois qui régissent l'Univers car c'est
le tambour qui «conditionne les pas de la danse qui mène
vers les commandements du Grand Esprit» (p. 24).
Si le tambour est si puissant, c'est qu'il vibre, qu'il
vit par ses vibrations. Comme le chant de l'oiseau, comme la nature
elle-même, il produit et transmet l'harmonie qu'il va puiser
à la source même du monde. Comme l'être humain,
le tambour a une voix: il chante, il rythme, il s'exprime.
Le berceau, le calumet et le tambour sont tous les trois
des objets de la tradition amérindienne. En plus de mettre
les humains aux contact des puissances divines, ils convoquent
donc les dimensions culturelle et temporelle. En tant qu'images
de la culture ancestrale et de la mémoire du passé,
ces trois objets relient au domaine spirituel non seulement l'individu
qui les utilise, mais aussi la collectivité qui se reconnaît
en eux.
La nature
Nous sommes maintenant bien certains qu'il y a une parcelle
de divin dans toutes choses. Mais nous allons aussi voir que les
créatures vivantes, humains, plantes et animaux, ne sont
pas dépourvues de caractère sacré.
La nature, je l'ai dit plus haut, est omniprésente
dans les textes de Broderies sur mocassins.
Son caractère sacré réside dans ce qu'elle
est, à l'image d'une divinité suprême, toute
puissante. Rien ne peut la dompter; c'est elle qui impose les
règles du jeu, c. a. d. les règles de la vie elle-même.
C'est elle qui fournit avec bienveillance de quoi survivre ou
bien se montre dure et provoque la mort. C'est pour cela que Charles
Coocoo l'appelle la Mère Aski. La nature a sur l'homme les mêmes
prérogatives qu'une mère sur ses enfants.
De la même façon, la nature est sacrée
parce que son omniprésence lui fait incarner le monde;
elle n'est pas seulement une partie du monde, elle EST le monde.
Lorsque l'homme essaye de saisir l'univers dans lequel il se meut,
il saisit partout et toujours quelque chose de la nature. Quoiqu'il
fasse, il est en contact avec elle. L'homme peut refuser le dialogue,
pas le contact.
On a vu que l'univers était assimilé au mouvement
harmonieux, à une danse. Ce mouvement est rendu perceptible
par la nature, grâce aux saisons et aux lunes qui rythment
le temps. Les hommes suivent ce rythme parce qu'il est le reflet
de la sagesse de la nature et pour suivre les conseils du Grand
Esprit qui leur dit dans le poème Le porte-bébé:
«Quand vous verrez la nature changer, vous aussi, changez»
(p. 26).
La lecture de Broderies sur mocassins est bercée par les saisons, qui sont plus nombreuses
pour les Amérindiens que pour nous et par les lunaisons,
qui correspondent à nos mois. Ceux-ci conservent dans le
recueil leurs noms atikamekw qui évoquent des liens avec
la nature, comme le mois de septembre, qui s'appelle «lune
où l'herbe, les feuilles se dessèchent» ou
le mois d'octobre qui s'appelle «lune où la truite
fraie». On y sent l'écoulement d'un temps étroitement
lié aux phénomènes naturels où l'hiver
et le printemps doivent nécessairement être modulés
par un pré-hiver et un pré-printemps.
Le poème Octobre, novembre, décembre ajoute au cycle saisonnier la dimension d'ordonnateur
de l'énergie cosmique. Chacun de ces mois attribue aux
humains, en accord avec les activités animales de migration,
fraie et hibernation, des tâches qui correspondent aux nécessités
psychiques d'exploration, de limitation ou d'absorption du cosmos.
L'être humain n'est pas seulement confronté à
la nature parce qu'il a froid quand il neige, mais aussi parce
qu'il lui faut comprendre les raisons plus métaphysiques
ou spirituelles qui expliquent la Terre Mère.
Ainsi, l'homme sage doit-il se mettre à l'écoute
de la nature s'il veut comprendre, s'il veut s'élever dans
la spiritualité. Le poème Nature sacrée nous dit bien que «Le sacré est synonyme
de l'acceptation de soi-même au même niveau que la
nature» (p. 38), tandis que le poème Medecine
man nous avertit que «Seuls les arrogants proclament
le narcissisme» (p. 41).
Conscient de son humble place dans la nature, le narrateur
aborde les autres êtres avec respect. Il s'adresse à
l'étang, au bouleau, au vent et aux animaux comme à
des égaux, en leur parlant comme à des interlocuteurs
dont il attend une réponse. Le texte porte alors les signes
du discours direct: le tiret d'introduction des paroles, l'emploi
des deux premières personnes du singulier je et tu, le
temps du présent ou de l'impératif. Ceci est assez
clair dans l'exemple suivant, tiré du poème L'amoureux(se), où le narrateur demande de l'aide
à l'étang qu'il appelle affectueusement «mon
grand-père»: « Nimocom l'étang, donne-moi un truc pour charmer la plus
jolie des fées» (p. 13). Ou encore, lorsque le futur
père, personnage principal du récit intitulé
Le porte-bébé,
dialogue avec le bouleau:
« Wikwasatikw & Wikwasatikw, où es-tu? J'ai une bonne
nouvelle à t'annoncer. Où es-tu?
Je suis là & Je suis là.
Ah! Tu es là! Je t'invite à être
le parrain de mon fils.» (p. 27)
Nous voyons donc une personnification systématique
des éléments de la nature avec lesquels l'homme
est sans cesse en dialogue. Dans cette communication qui s'établit
avec les autres êtres, l'humain est toujours humble et respectueux.
C'est généralement lui qui a besoin de l'aide des
animaux ou des végétaux, comme dans le poème
Petite plante
où le narrateur invoque une herbe pour la convaincre de
le guérir de son «immense chagrin»:
«Petite plante, dis-moi & réponds-moi
&
Je suis un géant,
et pourtant j'ai besoin de ta petitesse.» (p. 32)
Les animaux sont des personnages importants dans la poésie
de Charles Coocoo. Des plus petits: moustiques, grenouilles, oiseaux;
aux plus gros: huard, castor, ours, leur vie est interdépendante
de celle des hommes. Ce sont ces liens de dépendance réciproque
qui sont le plus souvent mis en relief. Mwakw, le huard, intervient dans le poème La vérité, qui ouvre le recueil; sa présence
est utile à «Celui qui s'approche de la vérité»
(p. 12). Maskwa, l'ours, est dans le poème Boudoir naturel, reconnu comme « & un animal qui
a pris un échelon assez important chez les Atikamekw»
(p. 37) et dont «Plusieurs légendes rappellent des
liens étroits avec [eux]» (id.). Et puis aussi, Amiskw, le castor, qui attire particulièrement l'attention
du lecteur parce qu'il est le sujet principal du dernier poème
de Broderie sur mocassins.
Ce poème s'intitule Chanson pour castors et représente les paroles rituelles que prononce
le chasseur pour s'attirer la bonne volonté de l'animal
qu'il poursuit, mais aussi pour assurer à ce dernier un
retour sur la terre. L'homme remplit ici un rôle bénéfique
dans le cercle des créatures dont il fait partie, puisque
sa chanson à la fonction de donner «un nouveau souffle
de vie»(p. 50). S'il néglige son devoir, s'il ne
chante pas les mots dédiés à l'esprit du
castor, l'homme pourrait être la cause de bien des problèmes
pour les autres et pour lui-même.
Ainsi, peut-on comprendre que les paroles humaines, comme
le chant des oiseaux, comme les vibrations du tambour, ou comme
le passage des saisons soient dignes de respect et souvent empruntes
de sacré.
Le pouvoir des mots
Le pouvoir des mots occupe une place de choix dans la
conception du monde que décrit Charles Coocoo; savoir utiliser
ce pouvoir est un bien précieux.
La tradition reconnaît au chef légendaire
Macesk le talent d'orateur. Dans le poème La voix qui
porte, on nous dit de lui que «L'effet de sa parole
se produisait comme le présage d'un tonnerre lointain»
(p. 42). C'est sous l'apparence de ce héros que l'on devine
la figure du narrateur, et même pourquoi pas? de l'auteur.
Il va, guidé et protégé par la mémoire
de son grand-père, Suvrer «pour que sa langue maternelle
subsiste à travers l'expression orale de son peuple»
(id.). Son intuition et son audace l'amèneront à
découvrir et à «décoder ce que la Mère
Aski [la Mère Terre] lui soufflait à travers
son Esprit, dans le silence de la forêt»(id.). Cette
découverte est celle, on l'aura compris, de la poésie,
attribut puissant «qui faisait partie intégrante
de la beauté de la langue de son peuple» (id.).
L'activité du poète est ainsi accréditée
par le passé légendaire de Macesk, la protection
des anciens, comme le grand-père, et par l'assentiment
de la nature. La poésie est reliée au talent enviable
d'orateur et elle acquiert toute sa force et sa raison d'être
lorsqu'elle sert à perpétuer et à mettre
en valeur la beauté de la langue maternelle.
Mais la beauté de la parole poétique, au
contraire de «La bénédiction du Grand Esprit
[qui] nous enveloppe tous, qui que nous soyons»(p. 34),
ne se laisse pas maîtriser par n'importe qui. Il a fallu
à Macesk de l'intuition, de l'audace et certainement beaucoup
de volonté pour décoder et mettre en poème
«les murmures de la brise du printemps» (p. 42). Un
exemple de ces efforts nous est donné dans le poème
Violation où le narrateur compare le travail
sur la langue à un acte douloureux, une «Violation
de l'être à sa conception»(p. 31). La tâche
du poète qui veut utiliser le pouvoir des mots est cruelle
car il lui faut rejeter l'innocence comme celui qui rejette une
petite fille.
«Petite fille & petite fille
Qui ose te rejeter?
Et pourtant
Petite fée & petite douceur.
Et pourtant belle comme belle
Qui ose te répudier?»(id.)
Il faut, en effet, répudier la «Petite fée»,
la «petite douceur». Il faut repousser l'immédiateté
du monde pour entrer dans les lieux douloureux et démystifiés
où l'on manipule les mots, où le «Petit verbe
& [la] petite virgule / [la] Syllabe de l'union»(p.
31) se laissent toucher, et seront violentés avant même
de naître.
Il semblerait donc que suivre Macesk dans son entreprise
pour faire triompher la poésie et la «beauté
de la langue de son peuple» exige du poète certains
sacrifices, dont celui qu'il quitte momentanément la vie
de l'instant présent. Pour cela il emprunte «un passage
majestueux vers la reproduction, où la force de survie
est l'un des principes»(p. 42).
La récompense à ces sacrifices, c'est la
réussite d'un beau poème qui prouvera le talent
de l'auteur. Le poème intitulé Clapotage
(p. 17) démontre justement la dextérité de
Charles Coocoo à manipuler la langue française sa
langue seconde et pas seulement celle de son peuple. À
partir du mot clapotis qui existe vraiment dans le lexique français,
il organise une danse de mots imaginaires dont l'orthographe et
la sonorité vont subtilement relier les sens humains au
monde environnant.
Avec le premier vers on «Écoute! le clapotis»;
de toute évidence c'est l'ouïe qui est sollicitée,
puisqu'il s'agit du bruit de l'eau remuée. Mais le vers
«Regarde! le clapotissement» donne au clapotis un
prolongement en forme de cercles que l'on peut voir s'agrandir
sur la surface de l'eau. Et si on met sa main dans l'eau pour
attrapper les cercles, peut-être qu'alors on «Touche!
le clapoteau». Enfin, si on «Hume! le clapotage»
on peut fort bien sentir l'odeur de l'eau; mais on pensera aussitôt,
avec un sourire, qu'il s'agit plutôt de la bonne odeur de
l'eau dans laquelle cuisent les légumes du potage. Ainsi,
c'est Charles Coocoo qui «Donne! une claque amicale»
à sa langue seconde en la tordant et en élargissant
son vocabulaire d'une façon amusante et originale.
Conclusion
Le français, nous l'avons déjà dit,
n'est pas la langue maternelle de l'auteur. Lorsqu'il accomplit
la démarche d'écrire dans la langue de l'Autre,
nous pourrions y voir la preuve du désir d'initier une
relation, d'entamer un dialogue. Avec Broderies sur mocassins, il semble que Charles Coocoo ait eu l'intention de faire un pas vers
l'Autre pour que l'Autre fasse un pas vers lui.
Ce n'est peut-être pas un fait du hasard si j'ai,
dans ses poèmes et ses récits, ressenti si fortement
l'expression d'une identité. Au cours de ma lecture, j'ai
rencontré une personnalité guidée par la
conviction calme de faire partie d'un Tout, d'être à
sa place dans une harmonie cosmique, rythmée par la nature
et réglée par une conscience divine, un Grand Esprit.
Une personnalité que sa conception du monde, basée
sur la connexion et l'interdépendance de tous les êtres
et de tous les éléments de la Création, a
doué d'un sens très developpé de la communication.
Un sens si aigu que l'on peut assimiler la communication à
une communion.
Il était peut-être erroné d'intituler
mon article De l'identité amérindienne dans Broderies
sur mocassins de Charles Coocoo, car on sait bien qu'un seul homme ne représente pas toute sa
nation, mais on sait aussi, et les Québécois le
savent certainement mieux qu'aucun autre, qu'un poète chante
souvent avec l'âme de tout un peuple. Je souhaite que beaucoup
puissent communier, ne serait-ce que le temps d'une lecture, avec
la poésie atikamekw.